La reconversion des Sportifs de Haut Niveau (SHN) avec l'INSEP

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Arrêter une carrière pour en démarrer une autre n’est jamais une démarche aisée. Changer de vie et de statut implique un changement de repères professionnels, d’environnement, d’objectifs, ainsi qu’une capacité à construire une nouvelle identité sociale. Il faut être prêt à bousculer ses croyances, sur soi et les autres, tout en se réinventant un présent et un avenir. 
L’INSEP (Institut National du Sport, de l'Expertise et de la Performance) croit en la vertu d’un accompagnement à la reconversion pour aider les SHN et sportifs professionnels à vivre cette transition plus sereinement. La Responsable du Projet Reconversion des SHN peut accompagner des sportifs de l’ensemble du territoire nationale, qu’ils soient sportifs sur liste de haut niveau ou sportifs professionnels, en liste ou qu’ils aient été sur liste.


Comment l’INSEP accompagne les sportifs dans leur reconversion ? 
L’INSEP a mis en place des dispositifs qui permettent d’accompagner les sportifs à différents moments de leur parcours: Orientation, accompagnement en carrière et l’accompagnement à la reconversion. 
En ce qui concerne plus spécifiquement l’accompagnement à la reconversion, mon poste a été ouvert à la demande Valérie Fourneyron (ministre des sports à l’époque). Elle avait la volonté d’accompagner des sportifs laissés de côté par le système, dans une démarche de réflexion autour de leur projet professionnel et toutes les questions liées à la transition. Cela s’est mis en place de façon à s’articuler avec les postes qui existaient auparavant. Les sportifs de l’INSEP bénéficient déjà d’un accompagnement à l’orientation avec Laurence Blondel, ainsi qu’un accès à l’emploi en carrière avec Erwan Thomazo. Ce programme d’aide à la reconversion est également accessible aux SHN ou ex SHN hors INSEP, pour les Sports olympiques, non-olympiques, sportifs étant ou ayant été senior, élite et sur les listes reconversions. Le service est aussi accessible aux sports professionnels selon les résultats et la division.


Quelles sont les éléments déclencheurs de la construction d’un projet de reconversion ?
Cela varie, si l’on prend les sports professionnels, la problématique du salaire arrive assez tôt. Ils sont sous contrat, ce qui les incite moins à réfléchir à une formation professionnelle. Si aucun cadre de leur club ne les incite à se pencher sur ce double projet. Ils peuvent s’interroger sur la fin en réalisant que le contrat va s’arrêter avec le club, qu’ils ont 35 ans et qu’il va falloir passer à autre chose. Mais encore une fois en fonction de leur personnalité, leur degré d’anticipation variera. Il y a ceux qui vont attendre que le contrat s’arrête. Ils vont se faire peur et l’élément déclencheur sera la nécessité financière et la peur du vide. Et ceux qui vont anticiper et qui malgré le confort financier vont s’interroger sur leur parcours. Enfin pour ceux qui sont sportifs amateurs, la démarche est différente. Ils sont incités par les CREPS et par l’INSEP à s’insérer dans un double projet. Mener de front carrière sportive et formation peut être difficile Différents moments dans la carrière sont dédiés à cette réflexion. Par moment, ils vont se dire : « j’ai fait une formation, j’ai besoin de la valider ». On est plus sur une réflexion en continu. 
Il y a aussi les cas des sportifs qui sont confrontés à un arrêt de carrière plus brutal. Le déclencheur sera l’obligation de se pencher sur l’après alors qu’ils ne voulaient pas le faire. Il faut bien comprendre qu’il est très difficile pour un sportif d’envisager une fin de carrière, comme pour un salarié qui fait face au licenciement ou à une démission. Comme cela arrive beaucoup plus brutalement, le déclenchement est lié au contexte : la blessure, le manque de performance ou tous problèmes relationnels avec la fédération, l’équipe…

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Gwendoline PLISSON (responsable du projet de reconversion des SNH) à droite, Jérôme MANTHE à gauche

Après l’arrêt de la carrière est-ce qu’il y a une période tampon pour avoir accès à la reconversion ?
Le programme de reconversion de l’INSEP est valable au niveau national, il est destiné à tous sportifs ayant été sur liste un jour, notamment ceux qui sont sur leur dernière année de carrière, l’objectif étant d’anticiper. 
Pour ceux qui décident d’arrêter leur carrière, étant donné qu’ils connaissent l’échéance après laquelle ils veulent arrêter, on réalise un travail préalable. Pour ceux qui s’arrêtent immédiatement, ils peuvent ne pas avoir envie ou besoin d’être accompagnés au moment de l’arrêt. Il y alors un temps de latence entre le moment où ils arrêtent et le moment où ils peuvent venir vers le dispositif. Cela veut dire qu’il peut y avoir des sportifs ou anciens sportifs qui sont en poste depuis plusieurs années avant d’envisager l’accompagnement. Parfois, c’est après avoir été en poste qu’ils pensent revenir vers l’univers du sport. 


L’arrêt peut intervenir à 18 ans comme à 35 ans, comment répondez-vous aux différents besoin des sportifs que vous rencontrez ? 
Il est évident qu’une jeune femme qui arrête à 18 ans après avoir été gymnaste n’a pas les mêmes contraintes et obligations qu’une femme qui va arrêter à 38 ans qui a déjà des enfants, une famille, etc…
Finalement pour les sportifs qui sont assez jeunes, on peut les remettre directement dans un parcours de formation. Le travail se fera plutôt dans une problématique d’orientation, au-delà de travailler sur la transition et le vécu. Savoir déjà pourquoi ils ont arrêté, s’ils l’ont vécu violemment, tranquillement ou encore, est-ce qu’ils sont sereins. Avec les plus jeunes on les laisse réintégrer un cursus classique. A 18 ans, on rentre en étude que l’on ait été sportif de haut niveau ou non. Mais il ne faudra pas oublier la part d’accompagnement sur le vécu.
À l’autre bout de la chaîne, les personnes les plus âgées ont des besoins matériels. Ils vont devoir réfléchir à leur projet et s’ils n’ont pas anticipé, ils risquent de se trouver dans une période difficile financièrement. Surtout que beaucoup de sports amateurs n’apportent pas de revenu ou très peu. 
Avec l’âge, ils ont une maturité qui va les amener à réaliser que leur projet de formation n’est peut-être plus en adéquation avec leurs objectifs et leurs envies. Ils vont devoir repenser les choses en intégrant des pièces de puzzle liées à leur vie personnelle. Ils ont une perception du monde qui a changé et ils sont capables d’entrer en introspection. À 35 ans, on peut avoir envie de changer de carrière, de faire autre chose.

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Est-ce qu’il peut y avoir des accompagnements financiers pour ces personnes ? 
L’accompagnement financier n’est possible que si le sportif est sur la liste des sportifs de haut niveau dans la catégorie reconversion. Il pourra bénéficier de tous les dispositifs mis en place pour les sportifs de haut niveau. Par exemple la DRJSCS Île-de-France intervient pour aider les sportifs après leur carrière, la fédération du sportif peut elle aussi intervenir.
Mais toutes ces aides se font vraiment au cas par cas. La grosse problématique, c’est que tous les dispositifs disparaissent dès que l’on n’est plus sur les listes d’athlètes en reconversion. Je milite pour que tous les sportifs en reconversion soient inscrits sur cette liste pour une plus longue durée. Mais aussi pour que les aides soient attribuées à tout sportif ayant été sur liste et non plus uniquement ceux qui sont en liste reconversion. 
Beaucoup de fédérations ne font pas la démarche de mettre les sportifs sur liste donc, un sportif peut directement passer du statut en carrière à rien.
J’aimerais bien que cela évolue de façon à ce qu’on puisse considérer un sportif en reconversion comme une personne qui construit son projet professionnel sur une durée plus ou moins longue. C’est justement durant cette période-là qu’ils en ont le plus besoin pour faire une formation, pour s’insérer ou compléter des compétences. C’est à ce moment-là qu’il se retrouve face à un mur et face à un vide administratif. Par exemple, il existe un dispositif de la DRJSCS Île-de-France : MUTECO, qui permet à Uniformation (OPCA Organisme paritaire collecteur agréé de la DRJSCS Île-de-France) de financer des formations pour les sportifs en reconversion. Mais il y a des règles très spécifiques et parmi ces règles, ils ont ciblés des sportifs qui sont sur listes. 
Ce sont les réalités des sportifs en reconversion, ils n’ont plus accès à la plupart des aides à la période où ils en ont le plus besoin.


Comment les sportifs vivent-ils l’arrêt de carrière ?
Tout dépend de la personnalité, du vécu sportif, mais aussi du cadre familial et de l’éducation. C’est la même problématique qu’une reconversion classique, tous ces éléments-là rassurent ou inquiètent les sportifs. Donc on ne peut pas appliquer un mode opératoire formaté pour chaque personne. 
Ensuite, se pose une problématique supplémentaire pour les SHN : la cause de l’arrêt, la valeur qu’ils donnent à leurs résultats, à leur carrière. Dans le cas de la blessure, il y a toute une problématique qui tourne autour du rapport au corps, le temps de rééducation que l’on s’est accordé suite à la blessure ; la façon dont on va se culpabiliser de ne pas avoir écouté son corps ou au contraire de diaboliser son corps et lui en vouloir. Certains ne vont pas en parler directement, mais on sent qu’il y a quelque chose qui ne va pas, au-delà de la reconversion, il est alors temps de se tourner vers des collègues psychologues. D’autres vivent la blessure comme un moment de réflexion, ils ne l’imaginent pas comme une fin et vont tout tenter pour revenir et seront plus à l’écoute de leur corps. C’est souvent à cette occasion qu’ils réfléchissent à leur projet de reconversion ou à créer une entreprise. Ils essaient de mettre à profit ce temps-là et de voir comment ils vont revenir progressivement. Par contre, si la blessure tire un trait sur la carrière, il va falloir de faire le deuil, se confronter au fait de ne pas avoir atteint le niveau que l’on espérait.
Sur la valeur qu’ils donnent à leur résultat, certains vont avoir l’impression qu’ils ont tout manqué, car ils ne sont pas devenus des « héros » et d’autres se disent qu’ils ont atteint le niveau qu’ils considèrent comme leur meilleur niveau. Ils sentent qu’ils stagnent, qu’ils ne peuvent pas aller au-delà. Ils ont une sorte d’acceptation, une prise de recul et de conscience d’eux-mêmes assez lucide et au contraire, ils sentent que c’est le moment de passer à autre chose. C’est un message pour vivre une autre vie. 
Tout ce qu’on projette sur une carrière va amener la personne à vivre différemment la fin de carrière. Il faut se poser la question : est-ce que pour l’athlète le sport était une valeur refuge ? Est-ce que c’était au contraire un sport revanche, le sport résilience ou un moyen d’expression. Si c’est le seul endroit où on a réussi et qu’ailleurs, on considérait, ou les autres nous considéraient, comme mauvais, et que l’on a tout investi dans le sport, on va avoir l’impression que l’on est plus capable de rien sans le sport. Le travail de l’accompagnant, c’est de leur faire comprendre qu’ils ont une identité hors sport et que finalement, toute cette valeur, toute cette réussite et toute cette énergie peuvent être mis au service d’autre chose. Ils doivent réaliser, qu’ils ne perdent pas de valeur humaine ou sociale hors du sport. C’est pour cela que la part psychologique est très importante. Je travaille beaucoup avec eux sur ces prises de conscience. Je les amène à réfléchir sur leur identité. 
C’est à ce moment-là que se pose la place du sportif dans la société. « J’ai été sportif de haut niveau, j’ai été extraordinaire, j’ai été exceptionnel, maintenant que vais-je voir dans les yeux des gens quand je vais leur dire que je suis comptable, que je ne fais plus de sport ou que je ne me distinguerai plus par quelque chose qui est hors norme. Je vais devenir normal ». Il faut les aider à trouver leur place, voir comment il est possible de projeter le côté exceptionnel dans une autre vie.

Quel est le rapport des sportifs de haut niveau avec le monde professionnel ?
Selon l’âge il est différent. Ceux qui ont fait des stages et qui ont besoin de valider leur formation ; voient le monde professionnel comme un moyen de valider leurs compétences théoriques. Ils se tournent vers Erwan Thomazo pour trouver un stage pendant leur carrière.
L’aménagement du temps de travail doit être pris en compte. Les sportifs ne vont pas pouvoir donner un temps complet à l’entreprise. Elle va se retrouver face à une personne qui n’est pas là au moment où elle le voudrait et va devoir donner une mission à un stagiaire qui n’est que très peu présent ou qui travaille à distance.
En fin de carrière, on sent les sportifs un peu plus démunis. Il faut déjà les préparer à travers la création de CV, lettre de motivation et la simulation d’entretiens. Certains ont l’impression d’être incompétents pour l’entreprise malgré une formation et un stage. Ils ne savent pas transposer leurs compétences à un autre univers. 
Parfois il faut aussi leur montrer que leur expérience de SHN ne suffit pas à trouver un emploi, parfois au contraire ils pensent n’avoir rien à apporter. Je fais alors un travail sur les compétences transférables. Même s’ils n’ont pas eu un rapport de subordination avec un employeur, ils ont réalisé du bénévolat auprès de leur club, auprès de leur fédération… Pleins de choses en fait qui leurs ont apportés des compétences sans qu’ils s’en rendent compte. Je les aide à classer toutes ces actions sous formes thématiques pour qu’ensuite ensuite ils prennent conscience qu’ils peuvent faire ressortir certains éléments sur leur CV. Par exemple : communication, enseignement, pédagogie, logistique, recherche de partenaires…Il faut qu’ils puissent argumenter sur leurs compétences transférables.

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Est-ce que finalement la découverte du monde professionnel n’est pas une redécouverte d’eux-mêmes ? 
Avant d’entrer dans le monde professionnel, il faut savoir ce que l’on veut faire. On n'arrive pas face à un recruteur avec des idées vagues, sinon le discours n’est pas percutant, les arguments tombent à côtés, les exemples ne sont pas les bons et le recruteur prendra le candidat suivant. 
La confrontation au marché de l’emploi passe par une connaissance de soi-même. Ce que certains ont du mal à concevoir, ils viennent dans mon bureau juste pour faire un CV et une lettre de motivation. 
Comme les sportifs sont toujours dans l’action, ils ont parfois du mal à accepter cette parenthèse et vont s’angoisser de plus en plus parce que ça prend du temps de trouver un emploi, ça prend du temps d’être dans l’introspection. Certains n’ont jamais pris le temps, dans le système du sport en général il n’y a pas le temps de penser. Ce temps d’introspection, c’est un moment d’inaction qui va à l’encontre de leur fonctionnement. 
C’est pour cela qu’avoir un accompagnement est utile, car il les aide à accepter ces moments d’ennui, d’inaction pour leur faire comprendre que ça peut être des moments très riches pour eux. 
Une fois cela fait, le marché de l’emploi nécessite une vraie connaissance du secteur. Et donc, il faut aller vers les professionnels pour échanger avec eux sur les contraintes des métiers, formations et compétences attendues. Regarder des annonces pour voir les types de profil qui ressortent souvent dans le métier qui les intéresse.


Un mot pour la fin 
Il faut faire la différence entre la reconversion et le double projet. Le double projet permet aux SHN d’avoir une formation académique. Mais avoir bien mené son double projet ne signifie pas que l’on a fait le travail sur l’introspection. Les raisons qui ont poussé à faire du sport ; les raisons qui expliquent l’arrêt. Et il faut faire le lien entre les deux. Ce qui aura été investi au départ viendra influer sur les causes de l’arrêt. La personne réagira de manière différente en fonction de ce qu’elle a investi dans la pratique. On a besoin d’un regard extérieur pour comprendre en quoi ça peut être utile pour accéder au monde professionnel. Il faut avoir fait ce travail pour être bien face à un recruteur parce que, si on n’a pas tout digéré il va le ressentir dans le discours non verbal.
Le double projet est indispensable et doit être pensé individuellement, sans contraindre le sportif à entrer dans un projet qui ne lui ressemblerait pas. La transition de carrière constitue une véritable rupture, que le double projet ait été bien mené ou non. Toute fin engendre un vide, une sensation de manque, de remise en question etc… Il est important que le sportif, ainsi que les cadres du sport de haut niveau, l’intègrent dans leur réflexion, afin de ne pas rester seul face à des interrogations qui peuvent engendrer une perte d’estime de soi, doute, perte de repère.

Cette interview a été menée et rédigée par Jérôme MANTHE, Chargé d'Evénementiel à l'INSEP.

Vous avez des questions sur le Projet Reconversion des SHN ? Gwendoline PLISSON peut y répondre. Vous pouvez envoyer un email à l'adresse suivante : Gwendoline.PLISSON@insep.fr


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